Le premier chapitre de ce cours a présenté
le dogme central dans sa version la plus dogmatique (ADN ->
ARN -> protéine), qui correpond à sa formulation
originale par Francis Crick. Depuis lors, un certain nombre de
phénomènes qui contredisent ce formalisme ont été
décrits. Chacun ou presque a été salué
comme une nouveauté sensationelle, remettant en cause notre
vision du flux d'information dans les êtres vivants. Avec
un peu de recul, les contradictions au dogme central apparaissent
comme des épiphénomènes qui ne sauraient
exister si le dogme lui-même n'était pas respecté
dans la vaste majorité des manifestations de la vie sur
terre.
Les principales transgressions au code ont été:
- La transcription inverse. Elle a été
découverte comme faisant partie du cycle réplicatif
des rétrovirus, dont le plus connu est le virus
du SIDA, le HIV. Le génome des rétrovirus est constitué
d'ARN, qui est transcrit en ADN après infection et va s'intégrer
dans le génome de l'hôte, d'où il est à
nouveau transcrit pour former de l'ARN et des protéines
virales. Il existe dans le génome de la plupart des eucaryotes
des génomes rétroviraux, les rétrotransposons,
défectifs en tant que virus mais encore capables de se
multiplier dans le génome par transcription, transcription
inverse, et réintégration. Les rétrotransposons
sont devenus des facteurs significatifs dans l'évolution
des espèces. Finalement, la transcription inverse réintroduit
parfois des mRNA dans le génome.
- La réplication de l'ARN. Ceci est une caractéristique
de la plupart des virus à ARN, qui produisent leurs propres
enzymes pour répliquer leurs génomes, dans des structures
pratiquement indépendantes de la machinerie normale de
l'hôte. Les virus étant en gros des petits groupes
de gènes parasites ayant trouvé des stratégies
diverses pour se propager, la réplication de leur ARN n'est
pas une entorse majeure au dogme.
- La pseudo-réplication des prions. Les prions
sont des agents infectieux avec des caractéristiques similaires
aux virus, mais qui ne contiennent pas d'acides nucléiques.
Le dogme voudrait qu'ils ne puissent pas se répliquer,
et ne puissent donc pas être infectieux. Il semble maintenant
que les prions sont en effet des protéines porteuses d'information,
mais que cette information n'est que structurelle: les prions,
dérivés de protéines du cerveau, peuvent
induire chez des protéines normales un changement de conformation
qui se propage graduellement, et peut être transmis d'individu
à individu. Les maladies à prions sont toutes des
maladies dégératives du système nerveux central
(en particulier la maladie des "vaches folles"). La
différence majeure par rapport aux acides nucléiques
est que l'information contenue dans les prions ne peut se propager
qu'à des protéines pré-existantes, et n'est
donc qu'inductive, non créatrice.
Le dogme central (bleu) et certaines de ses exceptions (rouge)
Il existe aussi des variations assez importantes entre procaryotes
et eucaryotes dans la façon dont le code est stocké
et interprété, même si sa substantifique moëlle,
la traduction des codons, reste la même. Chez les procaryotes,
une grande partie des gènes sont organisés en opérons,
où un seul mRNA code pour une série de protéines
avec des fonctions interdépendantes (p.ex. le métabolisme
d'un composant nutritif). C'est une économie de taille
génomique, de complexité, et d'énergie. D'autre
part, les structures trop efficaces ont de la peine à évoluer.
Chez les eucaryotes multicellulaires, un mRNA ne code jamais pour
plus d'une protéine, et on peut même argumenter que
l'unité d'évolution est l'exon, qui représente
souvent un domaine fonctionnel de la protéine. De plus,
le phénomène de transcription inverse peut réintroduire
dans le génome des copies sans introns des gènes,
qui sont parfois transcrites mais ne sont pas fonctionelles à
cause de la disparition des introns. Le génome accumule
aussi des pseudogènes, non illustrés ici,
qui résultent de duplication génique (l'un des moteurs
de l'évolution) suivie de mutation laissant le gène
non fonctionnel.